Il est 22 heures, votre enfant dort depuis une heure… et le voilà qui se réveille en pleurant, les mains serrées sur ses mollets. Le lendemain matin, il court dans le couloir comme si de rien n'était.
Ce scénario, des milliers de parents le vivent chaque soir : on parle alors de douleurs de croissance. Fréquentes et le plus souvent sans gravité, elles partagent pourtant un point commun avec certaines affections orthopédiques plus sérieuses : elles touchent les jambes.
Tout l'enjeu est donc de savoir reconnaître le tableau typique, et de repérer les quelques signes qui doivent vous conduire chez le pédiatre.
Douleurs de croissance : un phénomène fréquent mais encore mystérieux
Décrites pour la première fois en 1823 par le médecin français Duchamp, les douleurs de croissance (les « growing pains » des Anglo-Saxons) restent l'un des motifs de consultation les plus courants en pédiatrie. Les chiffres varient beaucoup d'une étude à l'autre, mais certaines séries estiment qu'un enfant sur trois, voire un sur deux, en ressent à un moment ou à un autre. Elles apparaissent surtout entre 3 et 5 ans, puis entre 8 et 12 ans, et concernent aussi bien les filles que les garçons.
Paradoxalement, leur nom est trompeur : ces douleurs ne coïncident pas avec les pics de croissance, et l'os qui s'allonge ne fait pas mal. Les chercheurs évoquent plutôt une fatigue musculaire après une journée très active, un seuil de sensibilité à la douleur plus bas chez certains enfants, des troubles de la statique comme les pieds plats, un statut en vitamine D insuffisant ou encore une composante émotionnelle. Aucune de ces pistes n'explique à elle seule le phénomène.
Pédiatres et chirurgiens orthopédistes pédiatriques, regroupés en France au sein de la Société Française d'Orthopédie Pédiatrique, s'accordent sur un point essentiel : la douleur de croissance est un diagnostic d'élimination. On ne la retient qu'après avoir vérifié qu'aucune autre cause ne se cache derrière. Elle ne doit pas non plus être confondue avec les crampes, qui se traduisent par un muscle dur et contracté : si c'est ce que vous observez, notre article sur l'enfant qui se réveille à cause de crampes dans les jambes vous aidera à y voir plus clair.

Les caractéristiques typiques qui doivent vous rassurer
Une vraie douleur de croissance présente un profil assez stéréotypé. Plus le tableau de votre enfant correspond aux critères suivants, plus l'hypothèse bénigne est probable :
- Les deux jambes sont concernées, parfois en alternance, et la douleur siège dans les muscles (cuisses, mollets, arrière des genoux, devant des tibias) plutôt que dans une articulation.
- Elle survient en fin de journée ou la nuit, peut réveiller l'enfant, puis disparaît totalement au réveil.
- Elle est intermittente : quelques soirs par semaine ou par mois, avec de longues périodes sans aucune plainte.
- L'enfant réclame qu'on le masse ou qu'on le câline, et se calme en quelques minutes à une heure.
- Dans la journée, il marche, court et joue normalement, sans boiter.
- La jambe ne présente ni rougeur, ni gonflement, ni chaleur, et l'examen du médecin est normal.
Ce dernier détail du massage est particulièrement parlant. Un enfant qui souffre d'une douleur musculaire bénigne cherche le contact et apprécie qu'on frotte la zone douloureuse.
À l'inverse, une douleur d'origine osseuse ou articulaire pousse l'enfant à protéger sa jambe et à refuser qu'on la touche. Observer sa réaction est donc un premier indice précieux avant même la consultation.
Les signaux d'alerte qui imposent de consulter
Certains signes sortent du cadre classique et doivent vous conduire à prendre rendez-vous rapidement avec votre médecin traitant ou votre pédiatre :
- Une douleur toujours du même côté, au même endroit, ou localisée dans une articulation (hanche, genou, cheville).
- Une boiterie, un refus de poser le pied par terre ou de marcher.
- Une douleur présente le matin ou en journée, qui limite les jeux ou le sport.
- Un gonflement, une rougeur ou une chaleur au niveau d'un membre.
- Des signes généraux : fièvre, fatigue inhabituelle, pâleur, perte d'appétit ou de poids, sueurs nocturnes.
- Une douleur qui s'aggrave de semaine en semaine, réveille l'enfant toutes les nuits ou résiste au paracétamol.
La fièvre mérite une attention particulière : une douleur de croissance ne s'accompagne jamais de fièvre.
L'expression « fièvre de croissance », encore répandue, relève d'ailleurs davantage de l'idée reçue que de la médecine, comme nous l'expliquons dans notre article les fièvres de croissance existent-elles vraiment ?.
L'association d'une fièvre, d'une boiterie et d'un refus d'appui justifie une consultation aux urgences le jour même, car elle peut révéler une infection de l'os ou de l'articulation qui doit être traitée sans attendre.
Douleur de croissance ou pathologie orthopédique : ce que recherche le pédiatre
Face à un enfant qui a mal aux jambes, le médecin commence par un interrogatoire détaillé (horaires, localisation, fréquence, lien avec le sport, antécédents récents) puis examine l'enfant debout, allongé et en marchant. Il contrôle la mobilité des hanches, la souplesse des muscles, l'appui des pieds et l'axe des jambes. Un défaut d'axe comme le genou valgum ou genou varum peut par exemple modifier la répartition des contraintes et favoriser certaines plaintes. Selon ce qu'il observe, il envisage plusieurs pistes en fonction de l'âge.
Chez le jeune enfant. La synovite transitoire de hanche, souvent appelée « rhume de hanche », survient fréquemment quelques jours après une infection virale : l'enfant boite et se plaint de la hanche ou de la cuisse pendant quelques jours. Chez les garçons de 4 à 8 ans, une boiterie qui traîne doit faire évoquer la maladie de Legg-Perthes-Calvé, une atteinte de la tête du fémur. Point piège : une douleur de hanche est très souvent ressentie au genou, ce qui peut égarer les parents.
Chez l'enfant sportif et le préadolescent. Les ostéochondroses, ou apophysites de croissance, sont des inflammations des zones d'insertion des tendons sur l'os en croissance.
La maladie d'Osgood-Schlatter provoque une douleur et une petite bosse sous la rotule entre 10 et 15 ans, tandis que la maladie de Sever touche le talon entre 8 et 12 ans. Contrairement aux douleurs de croissance, elles sont localisées, liées à l'effort et déclenchées par la pression sur un point précis.
Chez l'adolescent en pleine puberté, surtout en cas de surpoids, une douleur de genou avec boiterie doit faire rechercher une épiphysiolyse de la hanche, qui nécessite une prise en charge chirurgicale rapide.
Les causes plus rares. Beaucoup plus exceptionnellement, des douleurs osseuses persistantes associées à une altération de l'état général peuvent révéler une maladie rhumatismale, une tumeur osseuse ou une leucémie. C'est pour ne pas passer à côté de ces situations que le médecin peut prescrire une prise de sang ou une radiographie. En revanche, lorsque le tableau est typique et l'examen normal, aucun examen complémentaire n'est nécessaire.
Vos questions fréquentes concernant les douleurs de croissance chez l'enfant
1. Jusqu'à quel âge les douleurs de croissance durent-elles ?
Elles s'espacent progressivement et disparaissent le plus souvent avant ou au début de l'adolescence, sans laisser aucune séquelle. Certains enfants traversent quelques mois difficiles, puis plus rien.
2. Comment soulager mon enfant quand il se réveille la nuit ?
Un massage doux des mollets et des cuisses, une bouillotte tiède ou quelques étirements suffisent souvent. En cas de douleur intense, le paracétamol adapté à son poids peut être donné ponctuellement. Des étirements réguliers le soir, avant le coucher, réduisent parfois la fréquence des épisodes.
3. Faut-il faire une radio pour confirmer le diagnostic ?
Non, si les douleurs sont typiques et que l'examen clinique est normal. La radiographie ou la prise de sang sont réservées aux situations où un signal d'alerte est présent.
4. Mon enfant doit-il arrêter le sport ?
Pas du tout. Les douleurs sont parfois plus fréquentes après une journée très active, mais l'activité physique reste bénéfique. En revanche, une douleur localisée qui revient à chaque entraînement évoque plutôt une apophysite et mérite un avis médical.
5. Un manque de vitamine D peut-il être en cause ?
Certaines études ont observé un lien entre douleurs de croissance et taux bas de vitamine D. La Société Française de Pédiatrie recommande d'ailleurs une supplémentation de la naissance jusqu'à 18 ans : parlez-en à votre pédiatre, qui adaptera la dose à votre enfant.
Conclusion : écouter la douleur sans la dramatiser
Les douleurs de croissance sont éprouvantes pour l'enfant comme pour ses parents, surtout lorsqu'elles écourtent les nuits, mais elles sont bénignes et finissent toujours par disparaître. Le bon réflexe consiste à observer : quel côté, à quel moment, avec ou sans boiterie, avec ou sans fièvre.
Deux jambes douloureuses le soir chez un enfant en pleine forme le lendemain orientent vers un tableau rassurant, tandis qu'une douleur unilatérale, persistante ou accompagnée de signes généraux justifie une consultation. Noter les épisodes dans un petit carnet pendant quelques semaines aidera votre pédiatre à trancher rapidement, et vous permettra d'aborder les réveils nocturnes avec davantage de sérénité.


