Un soir de semaine ordinaire, votre fils revient du collège et vous explique, d'un ton assuré, que « les femmes gagnent moins parce qu'elles travaillent moins ». Ou il rit d'un mème anti-féministe envoyé sur WhatsApp. Ou pire, il commence à vous parler de règles comme s'il citait un manuel. Ces scènes, de plus en plus de mères — et de pères — les vivent.
La montée du masculinisme chez les plus jeunes, confirmée par le rapport 2026 du Haut Conseil à l'Égalité (HCE), crée des tensions nouvelles dans les familles. Face à des garçons souvent exposés très tôt à ces discours sur le Web, des mères et des sœurs en souffrance se retrouvent prises pour cible. Et des pères, eux-mêmes déstabilisés, ne savent pas comment intervenir. Voici ce que l'on sait de ce phénomène et, surtout, comment y répondre concrètement.
C'est quoi, exactement, le masculinisme ?
Le masculinisme est un mouvement idéologique qui affirme que la société favorise désormais les femmes au détriment des hommes. Il prétend que les hommes sont les nouvelles victimes d'un système injuste, piloté par les féministes. Ce discours se décline sous des formes variées sur internet — du coach de « développement personnel » qui prône la domination masculine au mouvement « incel » (célibataires involontaires) qui peut mener jusqu'à des idéologies haineuses violentes — le tout regroupé sous le terme de « manosphère ».
Ce qui rend ce phénomène particulièrement préoccupant chez les adolescents, c'est la vitesse à laquelle les algorithmes l'amplifient. Selon une étude de l'Université de Belfast, les jeunes hommes sont exposés en moyenne en moins de 20 minutes de navigation sur TikTok ou YouTube à des contenus masculinistes. Une seule vidéo regardée jusqu'au bout suffit pour que l'algorithme en propose une autre, puis une autre, jusqu'à créer un univers clos où ces idées semblent être la norme.
Le rapport annuel du HCE 2026 sur l'état du sexisme en France sonne l'alarme clairement : le masculinisme doit être reconnu comme un « enjeu de sécurité publique ». En France, 60 % des hommes interrogés pensent que les féministes veulent donner plus de pouvoir aux femmes qu'aux hommes, et 39 % estiment que le féminisme « menace la place des hommes dans la société ». Chez les 16-34 ans, 37 % consultent régulièrement des contenus d'influenceurs masculinistes sur les réseaux sociaux, selon le sondage OpinionWay/Sidaction de décembre 2025. Ce ne sont pas des chiffres marginaux.
Pourquoi les garçons y sont-ils aussi réceptifs ?
Pour comprendre l'attrait de ces discours, il faut comprendre ce que traversent les adolescents — particulièrement les garçons. L'adolescence est une période de construction identitaire intense, souvent douloureuse, marquée par des questions sur la virilité, la séduction, la place dans le groupe et la peur du rejet. Les garçons qui souffrent d'un mal-être — solitude, échec scolaire, difficulté à séduire, anxiété sociale — sont particulièrement vulnérables. La manosphère arrive précisément à ce moment de fragilité. Elle ne crée pas la détresse ; elle l'exploite.
Ces discours offrent quelque chose que les adolescents cherchent désespérément : une explication simple à leur souffrance, un bouc émissaire (les femmes, les féministes, le système), et une communauté de pairs qui valide leur ressenti. Ils proposent aussi une définition très nette de ce qu'est « un vrai homme » — physiquement fort, économiquement dominant, émotionnellement invulnérable. Un modèle qui répond à leurs angoisses de ne pas être à la hauteur, même s'il est profondément toxique.
Le psychiatre du CRESAM (Centre de ressources en santé mentale pour la prévention des processus de radicalités violentes), entendu lors de la table ronde du Sénat sur la radicalisation masculiniste en mars 2026, dresse un tableau clinique précis : les adolescents concernés présentent souvent une hypersensibilité à l'humiliation, une forte anxiété sociale et des troubles dépressifs persistants. Des garçons qui souffrent en silence, dont les parents ne voient parfois que les notes, et que la manosphère atteint au moment précis où ils se sentent le plus seuls.
Comprendre les mécanismes émotionnels à l'œuvre chez votre enfant est essentiel. Notre dossier sur l'intelligence émotionnelle expliquée aux parents vous aidera à mieux décoder les comportements de vos enfants.
Les signaux d'alerte à repérer dans le comportement de votre fils
Reconnaître les « signaux faibles de la radicalisation » masculiniste permet d'agir avant que les idées ne se cristallisent. Stéphanie Lamy, chercheuse spécialisée dans les guerres de l'information, en identifie plusieurs :
- Un changement d'attitude envers les femmes et les filles : commentaires dénigrants, blagues sexistes banalisées, ton condescendant envers sa mère ou ses sœurs.
- Des références à des influenceurs ou à des codes de la manosphère : Andrew Tate, Jordan Peterson, la « règle 80-20 », les termes « incel », « sigma male », « pilule rouge »…
- Un repli vers des groupes en ligne où ces idées sont partagées entre garçons, et une méfiance croissante envers les médias ou les femmes qui parlent d'égalité.
- Des raisonnements en bloc : « les femmes sont comme ça », « le féminisme a tout détruit », sans nuance ni ouverture au dialogue.
- Une agressivité nouvelle lorsqu'on contredit ces idées, en particulier avec les femmes de la famille.
Ces signaux ne signifient pas que votre fils est « perdu ». Ils signalent qu'il a été exposé à des discours puissants et qu'il cherche encore ses repères. La fenêtre d'action reste ouverte — à condition de ne pas la fermer par une réaction trop frontale.
Comment dialoguer avec son fils sans provoquer le rejet ?
C'est souvent la question la plus difficile pour les parents. La tentation naturelle est de contre-attaquer — d'expliquer, de convaincre, de dénoncer. Mais avec un adolescent, cette approche directe se retourne presque toujours contre vous : elle le conforte dans l'idée que les adultes ne comprennent pas sa réalité, et renforce son sentiment d'appartenance au groupe masculiniste qui, lui, « dit enfin la vérité ».
Les spécialistes recommandent une autre approche. Marie Houzeau, directrice de GRIS-Montréal, conseille de poser des questions plutôt que d'asséner des vérités : « C'est quoi, selon toi, un vrai homme ? », « Tu trouves que les réseaux te montrent des opinions variées, ou toujours les mêmes ? », « Qui gagne de l'argent avec ces vidéos ? ». L'objectif n'est pas de gagner un débat, mais d'activer son esprit critique — sans qu'il se sente attaqué.
Lydiane Bouchet, psychologue auprès des jeunes depuis 22 ans, insiste sur l'importance d'accueillir les émotions avant les idées : la colère, la frustration, le sentiment d'injustice de votre fils méritent d'être entendus, même si le discours qui les exprime est problématique. Un garçon qui se sent entendu est beaucoup plus disponible pour douter que celui qu'on affronte ou qu'on méprise. Les pères ont ici un rôle particulier à jouer : parler de leur propre masculinité, de leurs propres doutes, de ce qu'ils ont eux-mêmes reçu comme modèles, peut créer une ouverture que rien d'autre ne permettra.
La série britannique Adolescence, disponible sur Netflix depuis mars 2025, a été recommandée comme support pédagogique au collège par l'Éducation nationale. La regarder avec votre fils — sans commenter, juste en laissant venir les questions — peut ouvrir un dialogue que les mots seuls n'auraient pas permis. Pour aller plus loin sur la façon de gérer les comportements difficiles de vos enfants, retrouvez nos conseils sur comment réagir face aux comportements difficiles de votre enfant.
Vos questions fréquentes concernant la montée du masculinisme chez les garçons
1. Mon fils de 12 ans parle d'Andrew Tate : dois-je m'inquiéter ?
Pas forcément — mais il faut agir. Un sondage britannique de 2023 révèle que 84 % des garçons de 13 à 15 ans connaissent Andrew Tate, mais seulement 23 % en ont une opinion positive. Connaître le nom d'un influenceur masculiniste ne signifie pas adhérer à son idéologie. En revanche, c'est le bon moment pour ouvrir une discussion : qui est cet homme, comment gagne-t-il sa vie, pourquoi ces vidéos sont-elles aussi populaires ? Développer l'esprit critique de votre fils sur les ressorts économiques de ces contenus est une approche efficace et non frontale.
2. Faut-il interdire les réseaux sociaux à mon fils adolescent pour le protéger ?
L'interdiction totale est rarement efficace et peut aggraver la situation en rendant ces contenus encore plus attirants. Ce qui fonctionne mieux, c'est d'accompagner l'usage : regarder ensemble des vidéos, en parler, instaurer des plages sans écran. En Espagne, un vaste mouvement de parents a lancé une campagne pour « une adolescence sans mobile » avant 16 ans, avec des résultats encourageants. En France, des écoles expérimentent aussi l'interdiction du téléphone en dehors des heures de cours. Ces initiatives collectives valent mieux que la surveillance solitaire à la maison.
3. Que faire si c'est mon fils qui s'en prend directement à moi en tant que mère ?
C'est une situation douloureuse et très répandue. Répondre à chaud, avec émotion ou avec fermeté excessive, risque de renforcer la posture de votre fils. La première chose à faire est de nommer clairement, sans cri : « Ce que tu dis me blesse et ce n'est pas acceptable dans cette maison. On en reparle ce soir. » Puis, à tête reposée, expliquer pourquoi ces propos font mal — pas comme une leçon, mais comme un partage d'expérience. Impliquer le père, s'il est présent, est essentiel : un père qui dit à son fils « tu ne parles pas à ta mère comme ça, et voilà pourquoi », a un impact que les mots seuls de la mère ne peuvent pas avoir.
4. Mon fils est très introverti et anxieux. Est-il plus à risque ?
Oui, selon les spécialistes. Les profils les plus vulnérables sont ceux qui présentent une forte anxiété sociale, un sentiment d'humiliation fréquent, des difficultés scolaires ou relationnelles. La manosphère cible précisément ces adolescents en leur offrant une explication rassurante à leur souffrance — et une communauté. Si votre fils présente ces traits, un suivi psychologique préventif peut être utile, non pas pour « le traiter » du masculinisme, mais pour l'aider à construire une estime de soi solide, indépendante de ces discours.
5. Doit-on aussi parler de masculinisme avec nos filles ?
Absolument. Les filles sont elles aussi massivement exposées à ces contenus — et en subissent directement les conséquences dans leurs relations avec les garçons. Selon une étude, 73 % des utilisateurs de réseaux sociaux de la génération Z ont été confrontés à de la misogynie en ligne. Parler avec votre fille de ce qu'elle voit, de la pression qu'elle ressent, des comportements qu'elle observe chez ses camarades masculins, lui permet de nommer ce qui lui arrive et de ne pas l'intérioriser comme normale. C'est aussi lui donner des outils pour ne pas se laisser définir par le regard masculiniste.
Conclusion
Le masculinisme chez les adolescents n'est pas un épiphénomène de fin de soirée sur YouTube — c'est un phénomène documenté, structuré, amplifié par les algorithmes et exploité commercialement par des influenceurs qui font fortune sur le mal-être des jeunes hommes. En tant que parents, vous n'êtes pas impuissants face à ce phénomène. Vous êtes même les mieux placés pour agir — à condition d'écouter avant de répondre, de questionner avant d'affirmer, et de maintenir le lien même lorsque les idées qui vous parviennent vous blessent ou vous révoltent. La famille reste le premier rempart — pas en imposant une contre-idéologie, mais en offrant à votre fils un espace où il peut douter, chercher et grandir sans avoir besoin d'une armée de faux experts pour lui dire qui il est. Retrouvez aussi nos conseils pratiques sur les stéréotypes et leur impact sur l'éducation des enfants pour aller plus loin dans cette réflexion.


