L'un des sujets qui préoccupe le plus les parents concerne les enfants de 2 ou 3 ans qui ne parlent pas ou moins et qui ont moins de vocabulaire que les autres enfants du même âge.

 

Très souvent les parents qui parlent différentes langues pensent que le retard est lié au fait que l'enfant doit assimiler plusieurs langues à la fois et que cela peut provoquer un retard qu'il devrait rattraper par la suite.

Au premier abord, cette explication semble concerner ce qui se passe au niveau cognitif, c'est à dire, au niveau du processus d'apprentissage d'une deuxième langue chez l'adulte ou chez l'enfant. Afin d'expliquer les raisons de cette difficulté, certains parents n'hésitent pas à schématiser en comparant le cerveau de l'enfant  à une «petite route qui serait réservée aux voitures et qui seraient rejointes sur la même voie par d'autres types de véhicules, causant alors un ralentissement».

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Sans qu'ils ne s’en rendent compte, en disant ça, les parents sous-estiment les performances réelles du cerveau humain. D'innombrables études dans différents domaines scientifiques montrent que le cerveau humain est prédisposé à développer des compétences communicatives et qu'il traite déjà la parole dès le stade embryonnaire. Le système phonatoire est prêt à développer les différentes données linguistiques auxquelles l'enfant est exposé mais cette capacité disparaît très tôt. En effet, vers le 9ème mois de l'enfant, son ouï va venir classer et retenir uniquement les sons des langues qui ont un sens pour lui. Tandis que son palais et son larynx prennent une forme définitive.

A partir de là, toutes les langues présentées à l'enfant seront traitées comme des langues étrangères et ne seront pas acquises avec un processus naturel et qui ne demande aucun effort. C'est pourquoi, mieux vaut parler d'un apprentissage tardif, plutot que d'un retard quelconque du cerveau.

Selon les études scientifiques des phénomènes du langage, les raisons pour lesquelles un enfant vivant un processus de bi ou trilinguisme ne s'exprime pas avec la même aisance qu'un enfant de son âge, se trouve dans l'analyse de plusieurs aspects. Il conviendrait entre autres, de revoir les conditions dans lesquelles son bi / trilinguisme se développe en se posant des questions de type :

  • Quelle est la qualité des échanges conversationnels que l'enfant reçoit et avec quelle récurrence ? Quelles sont les caractéristiques du modèle de bi / trilinguisme parental proposé à l'enfant, et s'il y en a un, quel est le niveau de performance des parents dans ces autres langues ?
  • À partir de quel âge l'enfant a commencé à être exposé à cette ou ces autres langues ? Quelle est la position de la famille face au bilinguisme / biculturalisme et quel type de discours l’enfant entend-il autour de lui ?
  • Quelle est la position de la famille concernant les pays dans lesquels ces langues sont parlées ?
  • Est-ce que la famille pratique la méthode « à chacun sa langue » ? Dans ce cas, quelle est la langue parlée par chacun des parents ?

En résumé, un enfant de 2 ou 3 ans qui ne s’exprime pas de la même manière qu’un autre enfant de son âge, est simplement un enfant qui n'a pas encore acquis les compétences du langage. En effet, ayant commencé un processus d’apprentissage tardif et non en parallèle avec sa langue maternelle, son apprentissage des langues n’est alors pas complet. Il paraît important de souligner que ce cas de figure implique la probabilité que l'enfant apprenne une nouvelle langue en étant confronté aux aspects psycho-affectifs auxquels les adultes doivent faire face lorsqu’ils apprennent une langue étrangère.

En effet, au moment d’apprendre une nouvelle langue, l’adulte peut ressentir des sensations comme la peur de l'erreur ou une appréhension à s'exprimer dans une langue qui n'est pas la sienne. Ceci peut agir sur le processus de socialisation et d'acceptation avec d’autres adultes et dans le cas des enfants, d'autres camarades de classe. Comme le démontrent plusieurs études, les enfants sont sensibles aux performances linguistiques et communicatives de leurs camarades et sont capables d'émettre des jugements dès la maternelle.

Il n’est pas exclu que l’enfant subisse un blocage psychologique ou sociologique au niveau de la pratique des langues. Si cela se produit, à partir du moment où le cerveau de l’enfant est biologiquement opérationnel, toutes formes de pathologies du langage et de la communication sont donc à exclure.

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Yelly Hernandez

Linguiste - Dr. en Sciences du Langage

Université René Descartes, Paris 5

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